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02/01/2019

Thierry Weil : "Des entreprises qui participent à la construction du territoire"

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Professeur à Mines ParisTech, Thierry WEIL est un expert reconnu du monde de l’industrie. Il a notamment animé entre 2011 et 2017 la Fabrique de l’industrie, un laboratoire d’idées destiné à stimuler les débats sur les enjeux et le devenir de l’industrie, et a présidé l’Observatoire des sciences et des techniques. A l’occasion du Lancement du Tour de France de la French Fab en Mayenne le 15 janvier, il décrypte pour nous l’industrie du futur.

Oui, il y aura des industries dans le futur.

Les pays ne peuvent pas faire le choix, comme on l’imaginait dans les années 2000, de renoncer à l’industrie sous prétexte qu’elle emploiera de moins en moins de monde. On pensait alors que dans le cadre d’une spécialisation intelligente, on laisserait les tâches de production aux asiatiques, tandis que nous, nous nous spécialiserions dans les tâches de conception, dans le marketing, dans les idées. Cela ne marche pas.  Pourquoi ? Parce que ce sont les gens qui produisent des biens et des services qui apprennent à les produire de mieux en mieux, à les améliorer. Certes,très temporairement, on peut vivre à crédit grâce à nos savoirs faire, mais ces savoir-faire se développent parce que nous produisons nous-même. Aujourd’hui, on enfonce des portes ouvertes en disant cela, mais il faut avoir en tête que dans les années 2000, quand un patron disait, « je vais tout sous-traiter », le cours de son action en bourse prenait 15%, et on trouvait de nombreux économistes pour dire que l’industrie, c’était ringard.

Il faut donc avoir une production en France.

L’industrie, nécessaire pour la cohésion sociale et territoriale.

On le voit aujourd’hui : c’est dans les pays qui ont le plus souffert de désindustrialisation qu’il y a le plus de détresse et de montée de populisme : en Amérique avec Trump, au Royaume Uni avec le Brexit. Mais aussi chez nous, puisque là où les gilets jaunes mobilisent le plus, c’est dans les territoires qui ont un sentiment de déclin, souvent liée à la perte de leur base industrielle.

 

L’industrie doit attirer des talents

L’industrie que l’on va conserver ne ressemble pas tellement à l’industrie d’hier ou à sa caricature. C’est une industrie qui devra attirer des talents, ce qu’elle a un peu de mal à faire aujourd’hui. C’est une industrie qui saura tirer parti d’une main d’œuvre qualifiée, ayant le niveau de vie que l’on souhaite conserver dans notre territoire, en montrant que sa flexibilité, sa qualité, sa réactivité compensent largement les avantages que peuvent avoir les pays à bas salaire.

 

Des entreprises « jardinières » du territoire

Ce que l’on constate, c’est que des industries ancrées sur leur territoire, à l’instar de la Mayenne, parce qu’elles y ont des racines humaines et familiales, ont envie de garder des étapes à forte valeur ajoutée sur leur territoire. C’est par exemple un avantage en Allemagne d’avoir des entreprises très attachées au territoire, avec un chef d’entreprise qui travaille en confiance avec des fournisseurs locaux, qui profite de solidarités territoriales. Ce sont des entreprises jardinières du territoire, qui n’ont pas un comportement de prédateur opportuniste qui irait là où les avantages sont les plus intéressants, mais qui participent à la construction des ressources du territoire, en soutenant des initiatives, par exemple de création de formations, en s’impliquant dans les relations avec le système d’enseignement, en mutualisant des ressources.

Avoir un tissu de gens qui se connaissent, attachés au territoire, cela créé de la résilience et un dynamisme au niveau local.

 

Au-delà de la digitalisation, repenser l’organisation de l’entreprise

La digitalisation est un outil qui permet de la flexibilité, la réactivité, mais qui ne fonctionne que dans une entreprise qui s’est déjà posée la question de comment organiser sa production pour être flexible, fabriquer de manière agile et adaptée aux fluctuations de la demande. Certaines sont capables de prendre un ordre d’achat et de fabriquer rapidement un produit spécifique.

S’il s’agit de fabriquer 100 000 pièces identiques, il y a des entreprises à l’autre bout du monde qui le font mieux que nous, ou en tout cas à moindre coût. Là où l’on peut avoir une supériorité, c’est quand il faut personnaliser le service que l’on rend, en adaptant le produit aux spécificités du client.

Toute cette organisation peut être facilitée par le numérique, mais une usine mal conçue, le numérique ne va pas la sauver.  

Un nouveau rapport aux collaborateurs

Plus on fait des produits à forte valeur ajoutée, plus on doit pouvoir compter sur des collaborateurs ayant une vue d’ensemble sur ce que fait l’entreprise, sur la demande du client. Cela suppose une organisation du travail, où l’on délègue, où l’on fait confiance, pour que les collaborateurs puissent prendre à leur niveau des décisions. Par rapport aux aspirations de la génération montante, beaucoup d’entreprises tardent à s’organiser pour répondre à ces attentes et pour s’adapter au numérique.

Pour attirer les jeunes, résoudre un problème d’image et de réalité.

Le premier problème est un problème d’image. Les jeunes ont une vision de l’industrie souvent dépassée, car ils ne la connaissent pas assez. D’où l’importance pour les entreprises d’ouvrir leurs portes, lors de stages par exemple, et d’accuillir aussi des enseignants.

Au-delà de l’image, il faut aussi améliorer la réalité. On trouve encore des usines qui sont gérées comme on le faisait à l’époque où la main d’œuvre était peu qualifiée, où il y avait d’un côté les sachant qui concevaient les processus et les obéissants qui faisaient ce qu’on leur demandait. Or, les gens sont de mieux en mieux formés. Ils veulent être reconnus, et souhaitent que leur travail puisse être une source de satisfaction intellectuelle, et pas seulement apporter un bulletin de paie à la fin du mois.

 

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Type éditorial